[2000] article de Liberation.fr
Et voici un autre article de Liberation rédigé cinq ans plus tard après l'article précédent.
On nous décrit un D'Angelo très ambitieux qui souhaite faire avancer la musique et la révolutionner.
Je sais qu'il est aussi connu pour son sens de la critique envers de nombreux artistes R&B, dite "génération Puff Daddy", il faut aussi se souvenir que ce courant, baptisé "nu soul" ou "neo soul" par les journalistes, était quasi inextistant à l'époque.
Ce courant n'est d'autre que la continuité de la Soul de D'Angelo, ce genre de Soul auquel on lui attribua cette appelation.
D'angelo,tout son soul. Après trois ans de concoction, sortie du très magnétique «Voodoo». D'Angelo. Album: «Voodoo» (EMI)
29 janvier 2000 à 21:35
Par RIGOULET Laurent
Au premier contact, D'Angelo, respectueusement surnommé «D» dans les
cercles de la musique noire américaine, n'a rien d'une figure charismatique: il se rétracte souvent quand on lui parle, tête baissée, s'exprime avec un accent traînant de Virginien, dans un patois intime dur à décrypter. Son look «country» ne varie pas, jean flottant et tee-shirt serré sur une musculature soignée de mi-lourd, il paraît sur scène plus timide qu'intimidant. Son impact sur l'époque n'en est pas moins impressionnant.
Révolutionnaire. En cinq ans, on a déjà présenté D'Angelo comme l'inspirateur de deux révolutions musicales. A l'automne 1995, quand sortait son premier album Brown Sugar et que les New-Yorkais en venaient littéralement aux mains pour assister à son premier show, il était promu leader d'un mouvement «néo-soul» (nu soul). Cette semaine, alors que paraît son deuxième album, Voodoo, annoncé et repoussé près de vingt fois en plus d'un an, le voilà, selon le New York Times, à la pointe du renouveau «black pop».
Aujourd'hui comme en 1995, sa musique s'affranchit des formats en vogue, au point de donner des cauchemars aux producteurs qui l'ont laissé chercher sa voie en studio pendant près de trois ans. Pour les radios, les morceaux sont trop longs (six à sept minutes en moyenne); trop lents et flottants, leurs contours jazzy-blues diffus vont à l'encontre des standards calibrés du rhythm'n blues actuel qui recycle en boucle les dernières tendances de la musique électronique.
Sous ses airs de ne pas s'en mêler, le fils de pasteur, qui fit voeu de n'avoir ni portable ni répondeur et semble toujours sur un autre fuseau horaire que le nôtre, se vit en missionnaire: «Nous avons créé une forme d'art et nous sommes en train de la tuer à force de la sur-commercialiser, disait-il en 1995. Malheureusement, les Noirs américains sont assez doués pour ça et la pression économique est très forte.»Dans les colonnes du Face de Londres, il ajoutait l'an passé: «Je me sens impliqué dans une révolution.» Et s'en prenait au vertige matérialiste de la génération Puff Daddy. «Jusqu'où peut-on aller? Combien de chansons pouvons-nous encore écrire sur les femmes, les bijoux, les voitures et l'argent?» Et avant d'entrer à nouveau en studio: «J'essaie de déshypnotiser le public.»
Le mot ne lui est sans doute pas venu comme ça. Dans l'univers de la «soul», la fascination que D'Angelo exerce sur ses pairs tient pour beaucoup à la relation «paranormale» qu'il entretient avec la musique. «En studio, nous communiquions quasiment sans parole, dit son premier acolyte, Ahmir Thompson, l'imposant batteur des Roots. Tout passait par la musique comme chez les griots africains.» Thompson a dit un jour, pour expliquer le rayonnement du jeune homme (25 ans) de Richmond, qu'il «est le dalaï-lama de la soul».
Sixième sens. Enfant, D'Angelo faisait une fixation sur Prince et rêvait de Marvin Gaye avec une telle constance que sa mère finit par le conduire chez un psy à qui il confia sans doute son dernier songe: Marvin, sa femme et ses enfants allaient se baigner nus, D'Angelo les suivait jusqu'à ce que Marvin se retourne vers lui pour dire: «Je SAIS que tu te demandes pourquoi tu rêves dans cesse de moi.» «C'est une communication spirituelle, analysait D'Angelo pour un magazine américain, et je l'accepte comme telle.» En studio, il entretient sur ce mode «sixième sens» un commerce singulier avec le passé et d'autres esprits morts ou éteints d'un âge d'or de la musique noire: Sly Stone, Curtis Mayfield, James Brown, Jimi Hendrix, Miles Davis" Même s'il prône le retour aux instruments et les vertus de l'enregistrement analogique, sa démarche n'a toutefois rien d'une fixation rétro à la Lenny Kravitz. Pour Voodoo, plus encore que pour Brown Sugar, il cherchait à accoucher d'un son qui abolirait toute notion de temps et de durée et ferait resurgir la force spirituelle des maîtres «soul» dans l'habillage brut des productions hip hop. «Le rap m'a façonné. Je suis né à l'époque où les premiers DJ se rassemblaient dans les parcs new-yorkais; toute mon existence a été bercée par cette musique qui fait cohabiter toutes les formes de la musique noire et leur donne une nouvelle résonance.» D'Angelo n'écrit pas de chansons, il dit les «entendre». Avant d'en venir à Voodoo, il ne pouvait de toute façon plus écrire, bloqué par l'attente superlative et les grandes manoeuvres commerciales que provoquait sa gloire naissante. Il s'est donc retiré au calme de l'Electric Lady, chaleureux studio boisé de Greenwich Village construit à l'initiative de Jimi Hendrix, où Stevie Wonder enregistra Talking Book et Music of My Mind. Le jeune homme soul y a senti vibrer des ondes bénéfiques au point d'enregistrer soixante-dix heures de musique dont sont extraits les treize morceaux de Voodoo (la chanson-titre, longue de seize minutes, a disparu au final cut).
«Entrer dans le groove». Comme Hendrix, qui a bâti l'Electric Lady dans ce but, D'Angelo compose en improvisant avec les musiciens de passage (Roy Hargrove, Charlie Hunter"). Doué d'un sérieux talent de multi-instrumentiste et maîtrisant jusqu'au détail le plus obscur l'histoire de la musique noire américaine récente, il entamait chaque nuit d'enregistrement par une relecture des standards, de Prince à Stevie Wonder, voire Miles Davis, dont il donnait des interprétations qui laissaient ses partenaires sans voix. Ses morceaux ont pris forme ainsi, sur le vif, pour atteindre à l'effet de jam hypnotique qui préside à Voodoo; une actualisation sophistiquée et érotico-psychédélique de la traditionnelle symbiose «soul», entre puissance animale du rythme et qualité volatile de la voix (enregistrée dans un troublant trafic multipiste, du falsetto lubrique aux harmonies gospel). «Il s'agit d'entrer dans un certain groove. Une fois que vous l'avez trouvé, rien d'autre n'a d'importance, ça transcende toute notion de temps.»
Voodoo prend dans sa mire la «soul» des années 70, période où Marvin Gaye et Curtis Mayfield, forts de leurs succès, prirent la liberté d'expérimenter et d'enregistrer des albums torturés ambitieux, qui, de Trouble Man en Superfly, du super-cool à l'effondrement mental, exploraient les états contradictoires de l'homme noir américain. En tentant de capter la «vibration» de cette époque, D'Angelo parle de redonner une voix à la communauté noire que l'individualisme rap a contribué à atomiser. Les médias américains comme le New York Times veulent y voir le retour triomphal et pacificateur d'une «black pop» positive qui s'écouterait ensemble et en famille, «dans le living room plutôt qu'au coin de la rue». C'est passer un peu vite sur l'alchimie sulfureuse de Voodoo qui se construit contre toute tentation d'intégration, en coupant obstinément les passerelles avec le business du cross over et de l'Amérique blanche, et revendique la puissance indestructible de l'âme noire quitte à réveiller les morts à la manière du Beloved de Toni Morrison. «Si je fais de la musique, c'est pour les miens», dit D'Angelo. Son morceau fétiche est le Say It Loud, I'm Black and I'm Proud de James Brown. Avec une certaine idée de sa stature, il s'est mis en tête que ce n'est pas parce qu'il le murmure qu'on l'entendra moins.
Au premier contact, D'Angelo, respectueusement surnommé "D" dans les cercles de la musique noire américaine, n'a rien d'une figure charismatique: il se rétracte souvent quand on lui parle, tête...